Je sais pas quoi dire sur "Rabbits". De l'incompréhension quand le film commence. Des rires niais, d'incompréhensions, toujours. Et puis, c'est l'ambiance qui s'installe. L'absence de visage des pe...rnrnLire la suite (Source : Allociné)
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Merci à Sherlocked qui a créé cette fiche
Excellent pour donner des cauchemars!
Ça fait un moment que j'hésitais à donner un avis sur ce court-métrage qui est sûrement l'oeuvre la plus déroutante que j'ai pu voir de Lynch pour l'instant, et qui en même temps, est peut-être celle qui me fascine le plus.
En fait, pour tout avouer, ça va bientôt faire un an que je l'ai découvert, et il me trotte constamment en tête. Mais ça c'est pratique d'un côté, parce que ça m'a permis de vraiment me remettre du choc et de pouvoir essayer de formuler des hypothèses concrètes sur ce que j'ai vu.
Mais déjà, je pense qu'il faut le dire : esthétiquement parlant, Rabbits est assez incroyable. On est face à une sorte de sitcom, dont les trois protagonistes sont des bon sang de lapins humanoïdes qui entretiennent un semblant de conversation complètement désordonnée à coups de "Il est quelle heure ?" "Je me demande qui je serai", tout ça sur fond de salon liminal, de pluie diluvienne et de locomotive, avec de temps à autre un... rituel satanique ?!
Du bon gros Lynch comme on l'aime en somme.
Mais justement, j'ironise un peu mais vraiment, si on aime l'ambiance si particulière de Lynch avec ce côté à la fois onirique et cauchemardesque, ces métaphores improbables, cette musique envoûtante au synthé un peu nostalgique et cette mélancolie constante, Rabbits est l'oeuvre parfaite pour se replonger dedans le temps de 50 minutes.
Il n'y a pas de linéarité, pas d'histoire à proprement parler, et malgré tout, on est pris dedans.
C'est vraiment là qu'on se rend compte d'à quel point Lynch était un cinéaste de l'inconscient qui ne cherchait pas tant à raconter des histoires (même s'il en a racontées, et de très belles qui plus est) qu'à représenter des ressentis indescriptibles, souvent liés à des notions de drames humains, et sans jamais vouloir que ses œuvres soient intellectualisées.
Ça fait donc que Rabbits est sans doute un court-métrage sans interprétation officielle, qui rend toute théorie purement personnelle, mais j'ai quand même envie de partager la mienne ! (Je n'aime pas voir les oeuvres de Lynch comme des films à énigmes parce que quand on écoute ses interviews, c'est assez évident qu'il ne les voyait pas de cette façon (et franchement, Rabbits est fascinant même sans qu'on ne sache de quoi il en retourne vraiment) , mais c'est toujours intéressant de pouvoir avoir une interprétation plus concrète.)
[spoiler] Pour moi, on est ni plus ni moins face à une représentation de ce qu'un traumatisme psychologique peut faire à une personne.
Ce que je veux dire, c'est que c'est assez fou à quel point tout peut concorder dans ce sens :
C'est un détail assez connu que les dialogues mis bout à bout racontent une histoire, une histoire assez terrible relatant un possible accident grave ou quelque chose de similaire, mais qu'elle est dans le désordre. Dans ce contexte, on pourrait voir cela comme une manifestation d'une impossibilité à exprimer les émotions liées à l'événement traumatisant, à relater les faits de façon cohérente à cause du choc, mais aussi la façon dont trois témoins proches, ici trois membres d'une même famille, se retrouvent enfermés dans leurs propres pensées tout en essayant de conserver une image de famille fonctionnelle.
Ce salon liminal, c'est cette idée d'un environnement censé être normal, habituel, mais qui, suite à un traumatisme, sonne faux, étrange, irréel. C'est justement cette normalité qui devient anormale dans un tel contexte.
La pluie pourrait symboliser deux choses différentes : le contexte météorologique au cours duquel l'événement a eu lieu (les personnages seraient donc plongés dans une sorte de boucle psychique), ou une manifestation de leur douleur intérieure (il n'y a plus de ciel bleu dans un monde où leur psyché a été altérée de façon permanente).
De même pour la locomotive : cela pourrait être directement lié à l'événement (un accident lié à un train par exemple), ou une manifestation du bruit sourd du traumatisme.
Le comportement étrange des personnages peut aussi être vu de cette manière : ils jouent une performance de la normalité, mais sont coincés, dissociés, perdus dans leur terreur.
Les "rituels sataniques" peuvent aussi prendre tout leur sens dans ce contexte. C'est comme si le traumatisme reprenait soudainement le dessus, une sorte de flashback. La voix démoniaque impossible à comprendre, le visage fantomatique, le silence des personnages alors que toute la pièce plonge dans un rouge terrifiant... C'est le moment où cette fausse normalité cesse brièvement d'exister, ne laissant place qu'à cette terreur sourde. Cela pourrait aussi expliquer pourquoi c'est la fille, Suzie, qui tient les bougies : étant la plus jeune, elle est celle ayant le plus de difficultés à réguler ses émotions, et est donc celle par qui passe la crise, entraînant malgré elle ses parents dans cette spirale. (D'ailleurs, c'est aussi intéressant de voir qu'elle va toujours chercher les bougies dans le couloir qui reste sombre dans l'entièreté du court-métrage : c'est la zone d'ombre, littéralement, la zone où l'horreur reste continuellement présente sans que les personnages n'osent y faire face.)
Cela pourrait aussi expliquer le context de la sitcom : les spectateurs rient sans raison, face à l'acte le plus banal (comme ce "running gag" de Jack qui ne fait que rentrer chez lui), observent cette famille en continue, assistent à cette "performance"...
C'est particulièrement intéressant parce que tout le principe d'une sitcom, c'est que des acteurs jouent face à un public qui réagit en direct à la vie quotidienne des personnages, s'attendant sans cesse à une blague, un gag, et surtout une résolution à la fin de l'épisode.
Ici, nous avons une sitcom qui met en scène des personnages n'ayant rien de drôle, avec une ambiance oppressante, des moments de terreur intense, des dialogues incompréhensibles... N'est-ce-pas finalement une excellente métaphore du ressenti d'une personne vivant un traumatisme grave et devant revenir à la vie normale, feignant d'aller bien tout en se sentant continuellement observé, jugé, se forçant à vivre pour un public (la société), sans que la moindre résolution ne soit réellement possible ?
Et cela amène aussi la question centrale : pourquoi des lapins ? Il peut y avoir plusieurs hypothèses, mais les lapins sont les créatures vulnérables et toujours en alerte par excellence, également symboles d'innocence tout en étant constamment en danger...
Et plus encore, le fait qu'on ne voit pas le visage des acteurs permet d'exprimer les émotions uniquement au travers des décors, de l'atmosphère, et de notre propre projection.
[/spoiler]
Bien sûr, je le répète, ce n'est que mon interprétation pereonnelle ! (Sans compter que je n'ai pas encore vu Inland Empire donc je connais ce court-métrage de manière complètement indépendante, sans autre contexte.)
Dans tous les cas, je pense vraiment que Rabbits est l'une des oeuvres les plus fascinantes de Lynch, pas forcément la plus accessible (loin de là) mais qui mérite d'être prise au sérieux.